Retrouvailles en 1995 entre plusieurs des fillettes cachées au couvent du Très Saint Sauveur et certains auteurs du sauvetage.

De gauche à droite : Rachelle Frydland Bash, Bernard Fenerberg, Paul Halter, Toby Cymberknopf, Myriam Frydland,

Simone (sœur de Renée Gutki), Yvette Lerner épouse Weiss, Jeanine Poler.

 
rEcit du sauvetage de fillettes juives des mains de la gestapo,
en 1943, au couvent du Tres Saint-Sauveur a Anderlecht.
par Bernard Fenerberg, instigateur de l’action et participant,
lors de la commemoration du 60 Eme anniversaire en 2003.

vidéo : reportage de la RTBF – Journal télévisé

vidéo : voir la commémoration

Bruxelles, le 20 mai 2003

 

Commémoration du 60ème anniversaire du sauvetage des fillettes du couvent du Très Saint-Sauveur à Anderlecht

Bonjour à tous,

Je remercie le collège des bourgmestre et échevins pour l'accueil et l'organisation de cette commémoration, et le Service Social Juif et L'Enfant Caché qui ont offert la plaque commémorative.

Je remercie particulièrement M. William Rachimora pour l'énorme travail qu'il a accompli pour que cette commémoration puisse avoir lieu.

Cette commémoration qui nous réunit aujourd'hui est pour moi particulièrement chargée en émotions car elle nous rappelle, 60 ans plus tard, le sauvetage de petites filles juives que les nazis voulaient déporter vers les camps d'exterminations, mais aussi des évènements auxquels j'ai participé et dont je fus en toute modestie l'instigateur.

Plusieurs des fillettes sauvées, aujourd'hui d'heureuses grand-mères, sont parmi nous.

Certaines habitent en Belgique, d'autres sont venues de France et même des Etats-Unis, du Venezuela et des Antilles néerlandaises.

Je les salue toutes chaleureusement et je voudrais leur dire combien je suis heureux de les revoir.

Je me permets maintenant de vous évoquer les circonstances qui ont permis ce sauvetage et, pour bien cerner cet événement, de décrire aussi le contexte dans lequel nous vivions à l'époque.

 

Nous sommes en 1942 et j'avais 16 ans.

Après avoir échappé à la grande rafle du 3 septembre, ma mère est allée rejoindre un frère dans sa cache et ma sœur fut emmenée par une militante du "Comité de Défenses des Juifs" au couvent d'Heverlée.

Mon père se trouvait en France comme travailleur obligatoire au Mur de l'Atlantique.

Il fallait donc que je me débrouille seul et je me suis rendu chez l'abbé Bruylants qui s'occupait de la paroisse Notre Dame Immaculée à Anderlecht.

J'avais appris que l'abbé, aidé par une vieille femme qui s'appelait Marieke, hébergeait des petits garçons juifs dans une maison à côté de l'église.

J'ai logé là quelques temps avant de trouver une mansarde chaussée de Mons dans les environs.

Pour éviter de circuler inutilement, n'ayant pas encore de faux papiers, j'allais prendre mes repas chez l'abbé Bruylants uniquement le soir.

J'y emportais également mon repas du lendemain-midi dans une gamelle que je réchauffais à l'atelier, où je travaillais comme apprenti fourreur en compagnie de mon ami Toby Cymberknopf.

Le patron nous permettait d’y travailler clandestinement.

Cette situation a duré 8 mois jusqu'à la deuxième quinzaine de mai 1943 où le printemps exceptionnellement très chaud déterminera la suite des évènements.

Cette chaleur rendait la nourriture que j'emportais pour le repas de midi immangeable car elle surissait.

C'est pourquoi le soir du 19 mai 1943, j'avertis Marieke que dès le lendemain je prendrais également les repas de midi à la paroisse.

Le lendemain 20 mai, je me rends donc à midi chez l'Abbé Bruylants comme prévu et j'y trouve Marieke en pleurs.

Elle m'explique que les agents de la Gestapo, accompagnés d'un dénonciateur bien connu nommé le gros Jacques, ont débarqué dans le couvent du Très Saint Sauveur, situé avenue Clémenceau à Anderlecht, pour emmener les 14 fillettes juives et leur accompagnatrice également juive qui y étaient cachées.

Ces enfants avaient entre vingt mois et douze ans.

Marieke m'apprit aussi, qu'après maintes supplications, les soeurs religieuses ont obtenu auprès des gestapistes qu'ils reviennent le lendemain pour leur permettre de préparer les effets des fillettes.

Les gestapistes acceptèrent en menaçant d'embarquer les religieuses si les fillettes avaient disparu à leur retour.

J'écoutais Marieke sans réactions perceptibles mais en réalité je ne tenais plus en place, j'étais révolté : ces enfants ils ne les auront pas !

Il fallait agir immédiatement et enlever les fillettes avant le retour de la Gestapo.

 

Je retourne rapidement sur mon lieu de travail raconter les faits à Toby et nous partons sur le champ à la recherche de Paul Halter, un grand ami de Toby, que nous savions être un commandant des Partisans Armés.


Heureusement nous trouvons Paul et il prend sans hésitations la tête des opérations.

Il nous fixe rendez-vous à la tombée de la nuit devant le couvent avec trois autres résistants : Floris Desmedt, Andrée Ermel et Jankiel Parancevitch.

Nous étions bien décidés de mener cette opération jusqu'au bout.

J'étais très tourmenté et inquiet quant à la réussite de notre action... Y aurait-il un agent de la Gestapo en faction à l'intérieur du couvent ?

Nous n'en savions rien mais il fallait tout tenter pour sauver les fillettes et leur accompagnatrice.

Comme prévu, nous nous retrouvons devant le couvent à la nuit tombée.

 

Nous sonnons et une religieuse méfiante entrouvre lentement la porte. Paul Halter place immédiatement son pied dans l'entrebâillement, sort son revolver et oblige la sœur prise de panique de nous laisser entrer.


Nous demandons aux religieuses de réveiller les fillettes qui se mirent toutes à pleurer et à crier, effrayées par ce réveil brutal.

L'accompagnatrice Gutki leur explique que nous ne sommes pas des Allemands et que nous venons pour les sauver...

Les enfants se calment et, avec l'aide des soeurs, Gutki les habillent rapidement.

Ensuite, à leur demande, nous avons ligoté les soeurs religieuses pour qu'elles ne soient pas accusées de complicité dans cet enlèvement.

Mais il nous fallait également solutionner un autre problème important : où loger les filles ?

Suite à ma suggestion nous avions convenu de les cacher dans l'appartement qu'occupaient mes parents avant la grande rafle de la rue Terre-Neuve en plein quartier juif.

C'était risqué mais la Gestapo ne s'était jamais préoccupée de cet appartement, alors pourquoi y serait-elle venue ce soir-là ?

Paul Halter et Andrée Ermel, sa coursière, ont emmené les deux plus jeunes enfants.

Toby et moi-même avons emmené les autres filles et Gutki à l'appartement par groupe de trois, éloignés les uns des autres pour ne pas attirer l'attention des quelques rares passants pressés de rentrer avant le couvre-feu.

Cette marche nous semblait interminable dans cette nuit sombre et lugubre car nous craignions à chaque instant de croiser des patrouilles allemandes. Nous sommes tout de même arrivés à destination.

Nous avons couché les enfants tant bien que mal et nous les avons veillées toute la nuit dans l'angoisse.

Le lendemain des résistantes du CDJ sont venues chercher les fillettes pour les cacher en lieu sûr.

L'opération du sauvetage avait réussi et nous étions tous très heureux.

 

 

                          

 

                    

 

 

Comme prévu, les agents de la gestapo sont revenus le lendemain pour emmener les enfants et sont repartis bredouilles et surtout très enragés.

Les religieuses n'ont heureusement pas été inquiétées.

 

• • •

 

Après avoir refusé à plusieurs reprises de m'engager dans la résistance parce que j'étais trop jeune, Paul Halter accepta, suite à cette action, de m'incorporer dans les Partisans armés. Je venais d'avoir 17 ans.

 

• • •


Je n'avais plus de nouvelles des filles depuis le sauvetage et je pensais souvent à elles en espérant qu'elles soient en sécurité.
                                                                 

• • •

 

Nous sommes après la guerre et, pour beaucoup de jeunes de mon âge, la vie était très dure.

Mon père était malheureusement décédé à Auschwitz mais j'ai eu la chance de retrouver ma mère et ma sœur.

Pour beaucoup d'autres c'était bien pire. Nombreux étaient devenus orphelins de père et de mère ou avaient aussi perdu leurs frères et leurs soeurs ou d'autres se retrouvaient même sans aucune famille. Ce fut le cas de mon épouse.

Plus tard, nous avons raconté à nos enfants et petits enfants comment nous avons vécu la guerre et la tragédie de la communauté juive, et j'ai toujours voulu leurs transmettre ces valeurs qui me sont très chères comme la résistance à l'injustice et à l'intolérance.

 

• • •


Et je repensais souvent aux fillettes ne sachant toujours pas si elles avaient survécu à la guerre.

Mais en 1995, quelques jours avant le congrès de L'Enfant Caché, je reçois un appel téléphonique de Californie.


Une femme me demande si je suis bien Bernard Fenerberg et, en entendant ma réponse, elle éclate de joie. Elle venait d'apprendre que je faisais partie du groupe qui l'avait sauvée elle et sa soeur.

 

L'émotion était à son comble. Après 52 ans sans nouvelles nous nous sommes enfin retrouvés !

Elles viendraient au congrès avec d'autres filles sauvées et nous nous réjouissions d'avance de nous rencontrer.

La veille du congrès, nous nous sommes réunis  cinq des fillettes, Rachel, Mimi, Simone, Yvette et  Jeannine, Paul, Toby et moi-même et c'est alors que j'appris que toutes les filles et leur accompagnatrice Gutki avaient survécu à la guerre.

 

Ce fut une soirée inoubliable, pleine d'émotions, de joie, de bonheur et de larmes.

 

 

             

Ce bonheur est malheureusement entaché aujourd'hui par 2 décès : Yvette Lerner en 2001 et mon compagnon de guerre Toby Cymberknopf en 2002 et je salue sa fille qui se trouve parmi nous.

Aujourd'hui, 60 ans après les faits, je reste profondément bouleversé en pensant que le hasard avait bien fait les choses.

Si je n'avais pas changé mes habitudes, ce 20 mai 1943, en me rendant chez Marieke à la Paroisse de l'abbé Bruylants pour prendre le repas de midi, et si je n'avais pas eu la chance ensuite de contacter très rapidement Paul Halter, que seraient devenues toutes ces fillettes...?

La réponse, malheureusement, nous la connaissons tous.

Je vous remercie pour l'attention que vous avez accordée à ce témoignage.

 
Bernard Fenerberg.

 

 

 

 

 

 contact : bernard.fenerberg@base.be

 

 liens : PARTISANS ARMES JUIFS, 38 témoignages

           http://www.getuigen.be/index.htm (témoignages : colonne de droite)